USA : étude pilote sur la possibilité de rémunérer les donneurs d'organes, afin de tenter d'enrayer la pénurie d'organes. Le point sur la situation en Belgique

Publié le par cb

 

 

- Pr Jan Lerut, vous êtes responsable de la transplantation hépatique adulte à Saint-Luc. Pouvez-vous nous dresser un bilan de la transplantation en Belgique?

Depuis plusieurs années, le succès de la transplantation va en grandissant. Les résultats sont toujours plus convaincants (moins de rejets, durée de vie supérieure, ...). Parallèlement, l'écart se creuse de plus en plus entre les personnes en attente d'un ou de plusieurs organes, et les donneurs potentiels, d'autant que le nombre de patients considérés pour une transplantation est en constante augmentation.

Pourtant, la Belgique est l'un des pays européen où il y a le plus de donneurs (25 à 30 par million d'habitants). Depuis quelques années, les chiffres ont tendance à se stabiliser aux alentours de 250 donneurs par an en Belgique, et aux alentours de 1700 par an dans Eurotransplant, l'organisme reconnu par la loi, qui gère l'allocation des organes en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Allemagne, Slovénie et Autriche (il existe aussi Francetransplant, Italotransplant, ...). Concrètement, cette association permet un échange raisonné d'organes entre les différents pays membres. Le don se fait en fonction de la compatibilité, du degré d'urgence dans lequel se trouve le receveur potentiel.

- Pouvez-vous nous rappeler dans quelles conditions une personne peut donner ses organes?

Il y a plusieurs possibilités. Jusqu'à présent, , les équipes de transplantation travaillent essentiellement avec des donneurs cadavériques ou "post-mortem": l'activité cérébrale s'étant arrêtée, la personne est déclarée morte. Ses organes fonctionnent encore correctement pour un court laps de temps (quelques jours habituellement), ce qui va permettre d'envisager la transplantation dans des conditions optimales.

Une autre procédure, qui est appliqué en Espagne, par exemple, est le prélèvement sur donneurs à coeur non-battant. Le donneur potentiel a subi un arrêt cardiaque pendant une dizaine de minutes, ce qui a provoqué des dégâts cérébraux irréversibles tels que la mort cérébrale peut être déclarée. Cette procédure est assez délicate, car si l'on attend trop longtemps les organes se détériorent: le prélèvement doit se faire dans les 30, 40 minutes après l'arrêt cardiaque, ce qui est souvent assez difficile du point de vue humain et organisationnel (l'équipe médicale doit annoncer le décès et en même temps parler à la famille de la possibilité d'utiliser les organes pour la transplantation).

Dans les deux cas, l'équipe médicale qui procède au prélèvement d'organes n'est pas celle qui tente de réanimer le patient, ni celle qui transplante. Tout est donc tenter pour sauver la personne. Ce n'est que lorsque la mort est constatée (ce qui ne peut se faire que sur base de critères médicaux stricts) que se pose la question d'un possible prélèvement d'organes.

Enfin, la dernière possibilité de donner ses organes est de le faire de son vivant. Ainsi, à Saint-Luc, la moitié des greffes hépatiques en pédiatrie sont réalisée avec un morceau de foie d'un parent ou de la proche famille. Mais ce qui est possible lorsqu'il s'agit de greffe pédiatrique est plus difficile dès lors que l'on parle de receveur adulte. En effet, s'il faut un petit morceau de foie pour un petit enfant, au plus le receveur est âgé et grand, au plus le morceau reçu doit être important, afin d'assurer une fonction métabolique suffisante. Cette possibilité est également fort employée dans la transplantation rénale. Les Etats-Unis ont, pour la première fois cette année, réalisé plus de greffes rénales à partir de donneurs vivants (toujours de proches parents et ce afin d'éviter les dérives commerciales) que de greffes "classiques". Il faut cependant souligner le fait que cette possibilité n'est pas sans risques pour le donneur, puisque, pour ce faire, il subit une opération chirurgicale lourde.

- Quelle serait la solution pour augmenter le nombre de donneurs?

Il faut continuer à sensibiliser le personnel médical et paramédical, afin de s'assurer que chaque donneur potentiel est repéré. De plus, il faut également continuer à améliorer l'approche des familles, afin de diminuer le taux de refus. En effet, 25% des familles refusent encore que l'on procède au prélèvement d'organes, ce qui est beaucoup trop. C'est surtout cet aspect qu'il faut travailler.

Je tiens à préciser que la décision des familles est toujours respectée, bien qu'officiellement, en Belgique, il existe une loi depuis les années 80 qui spécifie que, tant que vous n'avez pas marqué de votre vivant votre refus, vous êtes un donneur potentiel. L'équipe médicale ne procède cependant pas comme ça, ne serait-ce que parce que les prélèvements effectués (différents organes, mais également tissus, comme les tendons, ...) prennent beaucoup de temps, et que le défunt ne peut être présenté à la famille parfois avant plusieurs heures.

- La clé, c'est donc la sensibilisation?

L'information est primordiale. J'ai eu l'occasion, en tant que président de la Société Belge de Transplantation, de participer, il y a quelques années, à la réalisation d'enquêtes au niveau belge. 86% des jeunes de 18 ans interrogés, que ce soit en Wallonie ou en Flandre, se sont déclarés insuffisamment informés.

Suite à ces résultats, l'idée de proposer en dernière année secondaire une heure de cours officiel sur le don et la transplantation d'organes, a été lancée. Sensibiliser les adolescents au don d'organes, geste, au-delà de la mort, d'une très grande générosité, est primordial. 

C'est dans le cadre de cette réflexion que j'ai été amené à travailler sur un projet de cd-rom éducatif, dont les textes, adaptés au niveau de l'enseignement secondaire, ont été écrits en collaboration avec des enseignants, et traduits en 8 langues (français, néerlandais, anglais, allemand, italien, portugais, espagnol et turc). Vu le succès rencontré à la fois en Belgique et à l'étranger (la France, l'Angleterre, l'Espagne... se sont montrées intéressées par le projet), d'autres traductions sont en cours (russe, chinois, arabe et hébreu). Ce CD-rom a pu être réalisé avec le soutien important d'Euroliver Foundation. Cette fondation, présidée par Herman Tob, lui-même greffé hépatique depuis 11 ans, déploie énormément d'efforts pour promouvoir accompagnement psychologique, don d'organes et recherche en transplantation.

Nous avons déjà eu l'occasion de rencontrer plus de 1500 étudiants lors d'une séance à Tienen, où après la présentation du cd-rom, un débat avec des greffés a été organisé. Il semble que les résultats soient positifs: nous réussissons à intéresser les adolescents à notre cause. Le projet a également reçu récemment le prix Wernaers du Fondas National de la Recherche en Belgique, prix couronnant l'oeuvre qui a présenté au mieux un sujet médical au grand public.

- Pourquoi viser plus particulièrement le public adolescent?

Au vu des résultats des enquêtes menées, il est important de faire changer les mentalités. Or, les adolescents sont les décideurs de demain. Ils peuvent influencer leurs parents, grands-parents.

Mon idée est de faire accepter le don d'organes aux adolescents, qu'ils ne refusent pas d'être donneur et le fassent savoir, mais aussi que, le cas échéant, ils soient prêts à en discuter en famille, afin de faire comprendre à leur entourage familial que le don d'organe est un geste qui en vaut vraiment la peine. Il faut également leur donner la possibilité de trouver les mots nécessaires pour convaincre leur famille de l'importance de la transplantation et par conséquent du don.

- Parallèlement à ce projet, vous avez mis en place une campagne d'affichage, avec la participation de Gella Vandecaveye et d'Axel Merckx.

Gella Vandecaveye est sensible au don d'organe, plus particulièrement au don de tissu, pour en avoir elle-même bénéficié: elle a reçu une greffe de tendon, suite à une blessure au genou, et a ensuite gagné une médaille olympique. On le sait moins mais, aujourd'hui, outre les organes, tous les tissus sont susceptibles d'être greffés.

Gella nous permet de donner un exemple concret du bien-être que peut apporter une transplantation. De plus, au vu de ses victoires sportives, même après de lourdes épreuves (on se souvient de sa fracture cervicale), elle suscite une aura positive. Les gens l'admirent et sont sensibles au message qu'elle peut véhiculer.

Une diffusion d'affiches dans les 8.000 pharmacies belges est prévue pour les semaines à venir. Nous sommes également en train de mettre en place des cours "post-gradués" pour les enseignants du secondaire en biologie, un symposium réunissant plus de 300 enseignants sera organisé en septembre,... Il n'y a pas de secret: pour faire accepter la transplantation, et donc le don d'organes, il faut passer par une large médiatisation, aussi diversifiée que possible.

- Combien de personnes bénéficient d'une transplantation chaque année en Belgique?

Environ 180 greffes de foie sont réalisées par an sur notre territoire (70 sont réalisées aux Cliniques Saint-Luc), ainsi que 470 greffes de rein (100 aux Cliniques). Saint-Luc et les Cliniques universitaires de Mont-Godinne réalisent 12 greffes de poumons et de coeur par an, ainsi que des greffes de pancréas, de tissus (os, peau, cornée, ...).

A chaque fois, c'est un espoir pour des patients en attente depuis parfois très longtemps ou dans un état critique. Et pour la famille du donneur, le don reste un geste important, qui donne un sens à la mort.

Voir aussi le dossier spécial de l’Institut Européen de Bioéthique

www.ieb-eib.org

 

Publié dans Don d'organes

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