Euthanasie : l’émotion et la raison : Faut-il que notre société accepte l’euthanasie ? Le cardinal Ricard pose la question sur le site de son diocèse.

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Il s’interroge notamment sur le bien-fondé d’une “haute autorité” chargée de statuer sur les cas d’exception à la loi :

« Récemment, à travers le drame humain de Mme Chantal Sébire, a été reposée la question de l’euthanasie. Des personnes expriment leur désir de ne plus souffrir, disent leur souhait de mourir et demandent, pour ceux qui les aideraient à mourir, une dépénalisation de la loi sanctionnant l’euthanasie. Il nous faut tout d’abord respecter le drame humain vécu par ces personnes et éviter de les juger. Nous avons à les porter, elles et leur famille, dans la prière.

Mais les questions soulevées, souvent par ces personnes elles-mêmes, dépassent la singularité des cas particuliers. L’émotion ne doit pas remplacer la réflexion. D’autant plus que ces situations douloureuses, qui sont orchestrées par les médias, sont relayées par des groupes très actifs qui militent depuis quelques années en France pour la dépénalisation de l’euthanasie et le droit de “mourir dans la dignité”.

En 2005, avait été votée à l’unanimité en France une loi appelée “Loi Léonetti”. Elle abordait la question de la mort médicalisée. Elle refusait tout à la fois l’euthanasie et l’acharnement thérapeutique. Faut-il aujourd’hui aller plus loin en confiant à une haute autorité la possibilité d’autoriser des médecins à aider à mourir des personnes dont la situation physique et psychique serait particulièrement dramatique ? C’est bien la question qui est posée aux politiques et plus largement à l’opinion publique. Elle suppose une dépénalisation de ces actes qui sont aujourd’hui condamnés et donc une modification de la loi. Qu’en penser ?

  • Il ne s’agit pas d’une modification anodine. Toute notre législation et toute l’éthique médicale vont dans le sens du respect de la vie. Donner la mort y introduit un bouleversement plus profond qu’il n’apparaît.
  • Est-il possible à une haute autorité de juger vraiment de la gravité plus ou moins grande des situations ? Qu’en est-il des souffrances morales ? Qui peut se prononcer avec autorité en ce domaine ?
  • On parle d’encadrement très strict. N’y aura-t-il pas toujours une demande pour élargir les conditions d’une réponse positive ? Après avoir voté une telle loi, les Belges aujourd’hui demandent un élargissement des conditions initiales qui avaient été mises à ces autorisations d’euthanasie. Je ne crois pas que les garde-fous tiennent longtemps. On le voit bien dans le domaine de la bioéthique.
  • Si on entre dans la voie d’une dépénalisation de l’acte de donner la mort, n’ira-t-on pas, très vite, de situations codifiées et précisées à une généralisation de l’acte. N’oublions pas que la loi sur l’avortement a commencé ainsi. La dépénalisation de l’acte abortif face à des situations dramatiques a abouti à l’étendre à bien d’autres cas et dans la mentalité de beaucoup à parler d’un « droit à l’avortement ».
  • Si l’euthanasie devait se généraliser dans notre société, ne risque-t-on pas de la voir utilisée pour de toutes autres raisons que celles qui sont aujourd’hui évoquées. N’oublions pas le poids des contraintes économiques sur tous les établissements de santé. Ne sera-t-on pas tenté de dire que le coût financier pour maintenir en vie des personnes incurables n’est pas justifié ? Il ne s’agit pas là d’un scénario catastrophe. Bien des exemples pourraient être cités pour montrer qu’une telle mentalité est déjà présente aujourd’hui. Je ne suis pas sûr que notre société y gagne en humanité.
  • À propos de Chantal Sébire, il a été dit qu’elle n’avait le choix, si elle continuait à vivre, qu’entre des douleurs terribles ou un coma qui la priverait de sa conscience. A été occulté ainsi tout le traitement de la douleur qui se fait dans le cadre des soins palliatifs. Or dans ces services des milliers de personnes malades bénéficient d’un accompagnement de santé et d’écoute qui adoucit leur existence en fin de vie. Des médecins m’ont dit que des malades qui étaient entrés en service de soins palliatifs avec une demande d’euthanasie ne la formulaient plus après quelque temps de présence. “Mourir dans la dignité” n’est pas forcément ce que l’on croit ! Ces soins palliatifs ne sont pas suffisamment développés en France. Ils ont bien sûr un coût économique. Mais n’y a-t-il pas là un enjeu à la hauteur des véritables exigences humanistes de notre société ? Plus que dans une dépénalisation de l’euthanasie, c’est là que se situe un vrai combat pour l’homme aujourd’hui.

Signé : + Jean-Pierre cardinal RICARD, archevêque de Bordeaux

 

 

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