Belgique: S'il vous plaît, ne m'euthanasiez pas… Alain Schoonvaere Directeur du foyer Saint-François à Namur

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François Mitterrand peu avant sa mort écrivait : « Comment mourir ? Nous vivons dans un monde que la question effraie, qui s'en détourne. Les civilisations avant nous regardaient la mort en face, elles dessinaient pour la communauté et pour chacun le chemin du passage. Elles donnaient à l'achèvement de la destinée sa richesse et son sens. Jamais peut-être, le rapport à la mort n'a été si pauvre qu'en ces temps de sécheresse spirituelle où les hommes pressés d'exister paraissent éluder le mystère. Ils ignorent qu'ils tarissent ainsi le goût de vivre d'une source essentielle. »

J'ai vu sur mon écran la mort en face, la mort question, la mort dérangeante.

J'ai vu les politiciens, les experts et d'autres débattre de la vie, de la mort.

De la mort désirée, de la mort souhaitée, de la mort choisie…

Aujourd'hui, au soir de ma vie, j'ai peur…

J'ai peur pour demain… un peu pour moi, beaucoup pour d'autres.

J'ai peur de ce monde où demain une loi décidera de votre destin et pourra dicter l'arrêt de votre vie.

J'ai peur de me sentir de trop dans ce monde qui court, qui produit, qui compte, qui calcule.

J'ai peur que ma vie pèse sur celle des miens et n'entrave la leur.

J'ai peur que les soins de mon corps fatigué, de mon esprit ralenti, confus ou dispersé alourdissent la charge des soignants et le budget de notre État.

J'ai peur que mes proches, lassés de me soigner, ne trouvent pas les ressources nécessaires pour m'accompagner.

J'ai peur et je vous le dis à vous qui faites les lois et votez les budgets.

Je vous le dis au nom de mes semblables. Enfants chéris d'hier, nous sommes les vieillards d'aujourd'hui. À vous, enfants chéris d'aujourd'hui qui serez les vieillards de demain, je voudrais au nom de mes frères en âge vous dire tout simplement ceci :

Quand mes jours seront comptés…

– J'aimerais être soigné dans de justes proportions avec les techniques efficaces sans toutefois être agressives, démesurées et inutilement poursuivies.

– J'aimerais que mes douleurs soient atténuées par des médicaments adaptés et mes angoisses apaisées par l'attention de ceux qui m'entourent et me soignent.

– J'aimerais que les soignants, en s'adressant à mon esprit comme à mon coeur, me permettent de lutter, avec nos forces réunies, contre la souffrance et que s'établisse entre nous une relation dans laquelle je me sente reconnu au-delà de ce que la maladie donne à voir de moi-même.

– J'aimerais obtenir une réponse honnête à mes questions et, si je le peux encore, participer avec mes proches aux décisions concernant les soins à me donner.

– J'aimerais exprimer mes sentiments et mes émotions à ma manière, concernant l'approche de la mort.

– J'aimerais ne pas mourir seul et être accompagné par ma famille et par mes proches et trouver auprès d'eux le courage pour le dernier passage.

– J'aimerais que mes proches soient soutenus dans leurs questions, leurs doutes et leurs peurs afin de mieux pouvoir accepter ma mort.

– J'aimerais avoir à mes côtés des personnes qui se fassent garantes de mon humanité et que mes derniers instants soient au moins sereins.

– J'aimerais que l'engagement de ceux qui m'accompagnent sur mon dernier chemin respecte mes choix et s'ajuste à mon histoire, à mes croyances, à mes expériences.

– J'aimerais discuter et partager mes expériences religieuses et spirituelles, même si elles sont différentes de celles des autres.

– J'aimerais être soigné par des gens capables de compassion et de sensibilité, compétents dans leur profession, qui s'efforceront de comprendre mes besoins et qui sauront trouver de la satisfaction pour eux-mêmes dans le support qu'ils m'apporteront alors que je serai confronté à la mort.

– J'aimerais, quand mon corps malade parlera plus que moi, avoir à mes côtés des gens qui comprennent mes pensées recluses et mes idées fixes et qui me soutiennent du regard, de leurs paroles ou de leur présence silencieuse.

– J'aimerais, dans les moments les plus tristes, être rappelé au bonheur de savourer les petites choses de la vie.

– J'aimerais trouver sur ma route des personnes qui prennent le temps de m'amener au coeur des choses, au coeur des gens.

– J'aimerais mourir le coeur ouvert envers ceux qui m'ont aimé, qui ont pris soin de moi et m'ont amené à vivre courageusement.

– J'aimerais que les soins me soient donnés sans économie de mots, avec une présence rassurante et attentive contre la peur de l'abandon.

– J'aimerais que mon corps puisse être touché avec tact par des gestes qui pourront être des paroles justes et qu'on me parle avec des gestes et une présence qui continuent à me faire exister.

– J'aimerais que ma dignité soit honorée dans la main qui s'attarde sur mon corps décharné et que le regard des soignants me console et m'apaise.

– J'aimerais que les gestes des soignants, au contact de mon corps parfois repoussant et de mon visage défiguré, puissent me faire goûter encore la beauté des fleurs et le parfum de la vie.

– J'aimerais que les services de soins augmentent au rythme de la longévité de la vie car on ne guérit jamais de la vieillesse.

– J'aimerais que les politiciens et fonctionnaires donnent aux institutions des moyens substantiels en personnel et en bénévoles pour accompagner la vie finissante et que nous ne soyons pas forcés de quitter la vie par altruisme ou par culpabilité.

 

– J'aimerais que l'éthique, la raison, le sens de l'homme retiennent la main de ceux qui veulent accélérer la mort et entourent d'une forte protection ceux que le grand âge et la maladie fragilisent.

– J'aimerais redire à tous ceux qui font notre culture, notre politique et nos lois que nous avons besoin de leur puissante protection pour vivre les derniers moments de notre vie.

– J'aimerais pouvoir enfin accepter l'inconnu et mourir dans la paix et la dignité, entouré d'attentions et d'affection.  Le Soir, 29/04/2008, page 20

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