France : l’acquittement à l’égard d’une mère qui a tué sa fille handicapée ? Interview.

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- Que vous suggère l’acquittement prononcé hier à l’égard d’une mère qui a tué sa fille handicapée ?

Patrick Baudry* : Il y a de plus en plus d’affaires montrant un changement du rapport à la mort. Tout un mouvement revendique de pouvoir rattacher la mort à la notion de liberté. Liberté pour le malade de déterminer son existence, et pour celui qui l’aide, d’agir sans être inquiété par la loi. Dans cette conception, la mort est pensée dans un rapport de soi à soi, comme un événement individuel et non comme un moment social. La représentation traditionnelle, qui supposait qu’on ne peut agir à cet endroit, s’affaiblit, et on vient corrélativement à la conception d’une fin de vie qui pourrait se décider, pour soi ou pour autrui.

- Comment s’est faite cette évolution ?

Avant les années 1950, il était tout simplement impensable de faire de la mort une affaire privée, car le poids de l’interdit majeur de tuer était très fort. Puis, il y a eu un deuxième stade au cours duquel a émergé l’idée que le meurtre pouvait, dans certaines circonstances, être pardonné. Nous sommes aujourd’hui parvenus à un troisième stade, où la notion même de meurtre tend à disparaître au profit d’une notion d’aide ou d’assistance. Les personnes n’apparaissent plus condamnables dans la mesure où l’on ne raisonne plus à partir de l’acte, mais de ce qui l’a motivé: l’aide, la compassion. De fil en aiguille, l’euthanasie tend ainsi à englober un nombre croissant de situations et l’on n’y voit plus nécessairement ce qui relève a priori d’une transgression majeure, on ne voit plus sa gravité.

- Pensez-vous que l’on assiste à une banalisation du geste euthanasique ?

On peut le craindre. Dans le débat actuel, certains plaident pour une possibilité d’euthanasie dans des cas exceptionnels, qui pourraient justifier la transgression. Mais l’on peut se demander, au vu de plusieurs affaires récentes, si l’on est toujours dans des cas exceptionnels. Il me semble plutôt que l’idée se diffuse selon laquelle on ne pourrait plus mourir soi-même, faire confiance à la nature, il faudrait y être aidé.

- Cette plus grande acceptabilité de la mort donnée peut-elle être sans conséquence sur le lien social ?

Certainement pas. Il faut songer à l’effet du geste euthanasique, qui ne peut en aucun cas être anodin. Alors que l’on croit effectuer une action d’aide, réalise-t-on qu’il sera peut-être très difficile de survivre à la personne qui aura été tuée ? C’est cela que signifie l’interdit du meurtre : on ne peut s’approprier sa mort ni celle d’autrui sans que cela ait des conséquences sur les vivants, dans leur relation au mort et entre eux. On ne peut pas continuer à vivre comme si rien ne s’était passé. Quelque chose s’effondre pour nous. On ne sort pas indemne de l’acte de tuer son prochain.

- Cela nous amène à nous interroger sur le sens de la mort …

C’est la fin d’une existence bien sûr, mais on ne peut réduire la personne à son fonctionnement corporel. Pour l’humanité, elle continue d’exister quand elle est décédée, mais autrement. La culture reconstruit une relation avec les morts : être mort , ce n’est pas disparaître, c’est occuper une autre place dans les relations intrafamiliales. C’est une construction symbolique. Il s’agit d’un enjeu majeur.

- Vous allez être auditionné la semaine prochaine sur l’opportunité de réviser la loi dite Leonetti sur la fin de vie. Comment aborderez vous la question ?

Si l’on va plus loin que ce qui est aujourd’hui permis par ce texte, je crains que toute fin de vie ne risque de devenir l’occasion de commettre une euthanasie. Que tout devienne excusable. Je ne suis pas persuadé qu’il faille toujours comprendre le malheur des autres et ne pas sanctionner, même symboliquement. La peine infligée par un juge a une vertu : elle indique clairement qu’on ne peut tuer autrui impunément. Et je pense même que la sanction a une fonction d’aide pour la personne qui comparaît. Cela lui permet d’être décollée de son acte, d’en voir la portée resituée par la justice. Alors que trop vite excusée, trop vite comprise, elle risque de rester prisonnière d’un geste qui l’a dépassée. » 11 avril 2008 (La Croix – Marianne Gomez)

* Patrick Baudry, sociologue, professeur à l’université de Bordeaux 3

(1) La Place des morts , 2006, Éd. L’Harmattan, 205 p

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