Belgique/Anderlecht : pourquoi ne parle-ton pas de l'euthanasie illégale de Jeanne?

Publié le par cb

« En Belgique, la justice a décidé d'enquêter sur la mort douce administrée à Jeanne, 88 ans. Son fils, opposé dès le début à sa demande, témoigne. Le téléphone a sonné vers 19 heures, dans la maison de ville en briques claires d'Anderlecht, dans la banlieue de Bruxelles (Belgique).

D'abord, Marcel De Ceuleneer est resté planté là, incrédule. « Une infirmière vient de trouver votre mère morte dans son lit », disait la voix au bout du fil. Puis il a ramassé les clefs de sa voiture d'un geste automatique. Direction la maison de retraite. Le trajet, parcouru des dizaines de fois, prend quelques minutes à peine. En entrant dans la petite chambre décorée de napperons au crochet, Marcel a tout de suite remarqué la lettre, posée en évidence sur la table de chevet.

Rédigée sur papier à en-tête d'un cabinet médical installé dans une ville flamande, elle porte la date du jour, le 5 janvier 2008. Dans un français hésitant, le docteur écrit : « Comme vous savez, votre mère voudrait mourir en dignité par l'euthanasie sans déranger quelqu'un. Comme vous souhaitiez, la date de l'euthanasie serait inconnue pour vous. [...] Je vous présente mes condoléances. » Contre l'évidence, Marcel s'était persuadé que le médecin allait temporiser.

Dire à la vieille dame, 88 ans et toute sa tête, que sa demande était fondée, mais que le moment n'était pas encore venu. La loi sur l'euthanasie, en vigueur dans ce pays depuis 2002, concerne en effet les patients atteints d'une « affection grave et incurable ». Ce n'était pas le cas de Jeanne. Mais, avec l'âge, elle se déplaçait de plus en plus difficilement et ne pouvait plus se laver seule. Cette femme lucide ne voulait pas devenir dépendante, comme plusieurs de ses voisines. « Madame Untel a fait une chute, soulignait-elle à son fils, lors de ses visites du jeudi. Maintenant, la voilà clouée au lit avec des escarres et, pour uriner, elle doit sonner. »

Ni lui ni le médecin de famille n'avait pu faire changer d'avis cette octogénaire au caractère bien trempé, l'aînée d'une famille modeste, entrée à l'usine dès 14 ans. Et Jeanne avait fini par s'adresser à un généraliste connu pour ses positions en faveur d'un accès plus large à la mort douce.

Fallait-il satisfaire sa demande ? Oui, pour la Commission fédérale belge de contrôle et d'évaluation de l'euthanasie. Les 16 membres de cet organe indépendant, chargé de vérifier a posteriori la conformité de tous les actes pratiqués, n'ont pas retoqué ce dossier. A ce jour, plus de 2 000 déclarations sont passées entre leurs mains, et aucune n'a fait l'objet d'un signalement au procureur.

Dans le cas de Jeanne, pourtant, la justice s'est saisie elle-même de l'affaire. Le médecin venu constater le décès, jugeant les circonstances suspectes, a alerté la police. A l'initiative du parquet, et pour la première fois dans l'histoire de cette loi récente, un juge d'instruction a été désigné. A lui de décider s'il faut engager ou non des poursuites contre le médecin sollicité par Jeanne. Trois mois se sont écoulés depuis le décès de la vieille dame. Marcel nous reçoit dans la maison bien ordonnée, sans photo ni souvenir, où il habite avec sa femme et leur fille de 32 ans, institutrice dans le quartier. Collier de barbe et pantalon de velours côtelé, le retraité de 60 ans semble n'avoir pas quitté ses habits de permanent syndical d'Electrabel (l'équivalent belge d'Edf). Solidement charpenté, Marcel a bâti son existence sur des certitudes, comme la non-existence de Dieu et le bien-fondé de l'euthanasie pour les malades en phase terminale. Mais, face au choix radical de sa mère, les sentiments bousculent la raison. En homme d'âge mûr, il comprend sa hantise de la déchéance. « Les années à venir n'étaient pas nécessairement les plus belles », admet-il. Pour autant, le fils unique, toujours resté présent au côté de cette femme deux fois veuve, n'admet pas son départ anticipé. Trop pudique pour confesser son propre chagrin, Marcel évoque celui de sa fille. « Vanessa espérait que sa grand-mère lui avait laissé une lettre d'adieu, raconte-t-il. Elle a fouillé toute la chambre, sans rien trouver. » Le 5 janvier, l'aïeule est partie fâchée avec les siens. Parce que programmée, l'euthanasie offre, en théorie, le temps nécessaire aux adieux. Encore faut-il réussir à nouer un dialogue improbable... Rien de tel entre Marcel et sa mère. Les derniers mois, le fils écourtait ses visites. Il lui apportait son filet d'oranges, son programme télé et ses médicaments, comme d'habitude. « Mais je me sauvais au bout d'une demi-heure, lâche-t-il. J'en avais marre de discuter avec elle de son assassinat. » Que sait-on vraiment des tourments de Jeanne ? La journaliste de l'hebdomadaire belge Le Vif, qui l'avait rencontrée en décembre dernier, évoque une femme « pimpante, qui ne faisait pas son âge mais ne quittait plus sa chambre, sauf pour les repas ». Jeanne portait une prothèse au genou, à cause de l'arthrose, ainsi qu'un pacemaker, pour insuffisance cardiaque. A la suite d'une réaction d'intolérance, elle avait renoncé aux patchs antidouleur à base de morphine. « J'ai mal tout le temps, au point que cela m'empêche de dormir », affirmait-elle au Vif. Déterminée, la candidate à l'euthanasie ne pouvait ignorer que l'une des conditions pour en bénéficier était de « faire état d'une souffrance physique ou psychique insupportable et inapaisable ». Au regard de la loi, Jeanne remplissait l'ensemble des critères... à un détail près. Parmi les maladies de la vieille dame, aucune ne pouvait être considérée comme « grave et incurable ».

Mais la Commission fédérale de contrôle estime recevables les cas où se combinent plusieurs affections de moindre gravité. « Nous avons déjà accepté d'autres dossiers où plusieurs pathologies simultanées cumulaient leurs effets jusqu'à provoquer des souffrances insupportables », affirme Me Jacqueline Herremans, membre de la Commission. Les délibérations de cette instance restent cependant confidentielles. En se penchant sur l'histoire de Jeanne, la justice porte finalement le débat sur la place publique. » 24 avril 2008 (L’Express)

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