Belgique : embryons hybrides : faut-il avoir peur ? Michel GHINS, Philosophe UCL

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Presque tout le monde est favorable à la recherche. Mais la recherche doit être balisée.

 

La déclaration du 5 septembre de l'Human Fertilisation and Embryology Authority (HFEA) qui "ne voit pas de raison fondamentale d'empêcher la recherche sur les hybrides cytoplasmiques" réveille la peur que, à plus ou moins longue échéance, des humanoïdes ou même des monstres en viennent à nous côtoyer, voire à nous concurrencer. Ces craintes, quoiqu'exagérées, nous invitent à la réflexion. Car ces peurs, en partie fondées sur la répulsion que peuvent nous inspirer des êtres à la fois proches et lointains de nous, ne peuvent légitimer l'interdiction de certaines pratiques. La répulsion que nous pourrions éprouver vis-à-vis de personnes très handicapées ou mal formées pourrait-elle justifier que nous cessions de les respecter au point d'attenter à leur vie, au titre qu'elles auraient perdu leur dignité, alors que celle-ci leur est intrinsèque et inaliénable ?

 

Mais qu'est-ce qu'un "hybride humain cytoplasmique" ? Il s'agit d'un être constitué à partir d'un ovule animal dont on remplace le noyau par celui d'une cellule humaine, par la technique du clonage. Concrètement, deux équipes universitaires anglaises proposent de produire des embryons humains hybrides à partir d'ovules de vaches énucléés afin d'accroître nos connaissances sur les cellules souches embryonnaires humaines.

 

Le matériel génétique de l'hybride cytoplasmique est essentiellement humain. En effet, la très grande majorité de l'ADN présent dans une cellule est contenu dans le noyau. Le cytoplasme contient moins de 1 pc d'ADN. Comme les caractéristiques spécifiques d'un individu dépendent de son ADN, il est permis d'affirmer que cet hybride est extrêmement proche d'un embryon totalement humain. Si un tel embryon hybride était implanté (ce qui est universellement interdit) dans la matrice d'une femme, il pourrait peut-être - si cette technique était maîtrisée - se développer jusqu'au stade foetal et même donner naissance à un bébé viable, quoique sans doute un peu différent de nous et probablement handicapé.

 

Ces clarifications posées, il nous faut aborder la question délicate : l'utilisation d'hybrides humains cytoplasmiques pour la recherche scientifique est-elle moralement acceptable ? Presque tout le monde (y compris le Vatican) est favorable à la recherche. Mais la recherche doit être balisée : le débat porte ici, non pas sur la nécessité de limites à la recherche scientifique, mais sur l'endroit où placer celles-ci.

 

L'intérêt des embryons hybrides résulte des possibilités de différenciation des cellules souches embryonnaires qui ont la possibilité de devenir des cellules spécialisées, du pancréas ou du cerveau, entre autres. Si ces cellules possèdent le même matériel génétique (ADN) qu'un patient diabétique ou Alzheimer, elles pourraient, en principe, servir à guérir ces maladies particulièrement pénibles. Cependant, jusqu'ici, seules des thérapies utilisant des cellules souches adultes, qui ne posent aucun problème éthique, ont été appliquées - et avec succès. Bien que leurs possibilités de différentiation soient moins étendues que celles des cellules souches embryonnaires, le potentiel thérapeutique considérable des cellules souches adultes en fait un champ de recherche extrêmement prometteur.

 

Une autre voie - le clonage dit "thérapeutique", mais qui n'a à ce jour donné lieu à aucune thérapie effective - consisterait à transférer le noyau d'une cellule du malade dans un ovule - humain cette fois - énucléé, de manière à constituer un embryon humain qui serait un clone du patient. On en prélèverait ensuite des cellules souches pour les différencier dans le type voulu et finalement les injecter dans l'organe malade, avec un risque de rejet limité.

 

Le premier problème éthique soulevé par les recherches sur les cellules souches issues de ces embryons clonés est qu'elles nécessitent un grand nombre d'ovules. Pour les obtenir, il faut injecter des doses massives d'hormones à une femme ; c'est ce qu'on appelle la "stimulation ovarienne". En plus d'être extrêmement pénible, cette stimulation peut entraîner des dommages très graves, comme des cancers. Le recours à des hybrides permettrait de contourner cet obstacle. Cependant, la présence de l'ADN cytoplasmique augmente les risques de rejet et rend peu probable l'utilisation thérapeutique de cellules provenant de clones hybrides.

 

Le second problème éthique posé par le "clonage thérapeutique" provient du fait que le prélèvement de cellules souches sur l'embryon entraîne sa destruction. Sans vouloir ici développer une argumentation en faveur du respect dû à la vie de l'embryon humain, il me semble que l'on peut difficilement nier que celui-ci est un organisme qui existe, qu'il est un être humain, un corps humain vivant qui, dans les circonstances appropriées, va se développer de façon continue en un foetus, un bébé et une personne adulte. Dès son origine, l'être humain peut entrer dans une relation d'amour avec d'autres êtres humains, et c'est sur cette possibilité de relation que repose, en définitive, sa dignité. Il n'est point nécessaire de faire appel à des arguments de nature théologique pour justifier le respect dû à la vie de l'embryon humain (quoique ceux-ci méritent d'être examinés) : une argumentation purement rationnelle suffit.

 

Dès lors, la proximité des embryons hybrides cytoplasmiques avec les embryons humains justifie parfaitement l'interdiction - stipulée par la loi belge - de leur production en vue d'en prélever des cellules souches. Toutefois, comme ces hybrides ne sont pas pleinement humains, leur production suivie de leur destruction apparaît comme éthiquement moins problématique que celle d'embryons humains à 100 pc. Il est alors paradoxal que la fabrication d'embryons humains pour la recherche sur les cellules souches soit, quant à elle, autorisée. Si l'embryon hybride mérite d'être respecté, ne doit-il pas en aller de même - a fortiori - pour l'embryon humain ?

 

(1) S'exprime à titre personnel

 

 

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Publié dans Chimères

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